Génèse d’une photo – Episode 01

« Tu ne prends pas une photographie, tu la crées. ». Ansel Adams, photographe de génie aillant parcouru les Etats-Unis pour immortaliser les plus beaux paysages de son pays, le savait parfaitement. Derrière chaque photo, derrière chaque pigment, derrière chaque pixel, se cache un être humain, une sensibilité, un regard unique, une histoire… À travers cette nouvelle série intitulée «Génèse d’une photo», nous souhaitons partager avec vous notre regard, nos histoires… Parce que la photographie est un moyen formidable de vivre des émotions, rentrez dans notre univers à travers ces quelques mots qui décrivent des moments éphémères, subtils, et pourtant figés pour toujours…

 

 

 

Nous avons la chance d’habiter dans une ville où les parcs, cours d’eaux et bouts de nature sont abondamment présents, endroits idéaux pour un oiseau comme le héron, qui s’habitue facilement à la présence humaine. Cela fait maintenant plusieurs mois que nous suivons son évolution, et c’est assez régulièrement que nous le retrouvons en train de pêcher le long d’une toute petite rivière qui court entre les différentes villes de notre région. 

Pour cette journée, nous avons retrouvé notre oiseau favori à un endroit qu’il fréquente assez souvent. Il s’agit d’une minuscule retenue d’eau d’à peine quelques mètres carrés, coincée entre deux routes assez fréquentées par les voitures. Peu profond, ce discret étang permet au héron de chasser ses poissons favoris : les gardons. Parmi les espèces que nous voyons régulièrement à cet endroit, nous pouvons citer également un couple d’oies et quelques canards.

 

Le lieu du crime…

 


 
Canon EOS 7D
F/5.6 – 313.0 mm – 1/250 – 1250 ISO
 

Pas de contrainte de réglages en particulier sur cette photo, si ce n’est une montée un peu poussée dans les ISO. En effet, même si le héron est un animal très statique, et qu’une vitesse d’obturation rapide n’est pas forcément nécessaire, j’ai préféré augmenter les ISO pour assurer la prise de vue et avoir un sujet bien net. Une montée qui s’explique également par le fait que nous étions en fin de journée, et que la lumière commençait vraiment à diminuer.

 


 

Un samedi nuageux de fin novembre. Seize heures et trente minutes s’affichent lorsque nous nous motivons enfin à sortir braver le froid. Malgré à peine quelques degrés au-dessus de zéro, nous savons que la fin de journée est le moment propice pour espérer croiser ce fier héron que nous aimons tant. Averti par la lumière du jour déclinant, il sait qu’il ne lui reste, tout au plus, qu’une petite heure pour espérer passer la nuit le ventre plein. Mais nous le savons aussi…

Trop d’heures passées en pleine journée à tourner en rond, sans apercevoir la moindre plume, nous ont appris que les dernières lueurs du jour sont les seules promesses de remplir la mémoire de nos cartes électroniques. C’est donc en voiture que nous nous dirigeons vers ses cachettes préférées, celles où nous avons l’habitude de le voir évoluer. Après une dizaine de minutes d’inspection, notre expérience passée ne nous donnera pas tort. Il est là, à son endroit favori, complètement immobile sur la berge, silencieux, observant le miroir d’eau à la recherche du moindre signe trahissant la présence d’une nageoire. Le bruit que crachent les moteurs de fer autour de lui ne semble pas le déranger dans sa tâche quotidienne. Probablement né dans les alentours, la présence humaine ne paraît pas le perturber plus que cela.

 

 

Néanmoins, la prudence est de mise. Se diriger vers un héron de face n’est jamais une bonne idée. L’approcher trop près, trop vite, est la meilleure façon pour le faire s’envoler. Nous gardons donc nos distances pendant de longues minutes. Tandis qu’Agathe se positionne en face de lui sur la rive opposée, je décide de me poster perpendiculairement à lui, de façon à rester dans son champ de vision. La démarche ici n’est absolument pas de faire des photos artistiques, mais plutôt d’habituer l’animal à notre présence, lui montrer que nous ne sommes pas un danger, afin de pouvoir l’approcher, petit à petit…

 

heron
C’est toujours une joie de le retrouver.

 

La technique porte ses fruits, puisque l’imposant oiseau ne bouge pas d’une plume, tandis que résonnent les premiers bruits de nos déclencheurs. Parfait. Maintenant que le héron s’est habitué à nos silhouettes, il est temps pour moi de tenter de l’approcher un peu plus afin d’obtenir des clichés en gros plan, que j’affectionne particulièrement. Mais attention, encore une fois l’idée n’est pas de foncer tête baissée vers lui. Non. Même s’il est habitué à la présence humaine, ce héron reste un animal sauvage, et tout geste brusque n’aura pour lui qu’une seule signification : le danger !  La prudence est donc de mise, et c’est par étapes que je décide de l’approcher. Accroupi dans l’herbe, j’avance lentement avec toute la classe d’un canard mandarin marchant sur une berge, pour me poster à quelques mètres de lui, camouflé derrière un buisson ayant pris racines au bord de l’eau.

 

Première approche réussie : l’animal n’aura même pas secoué la moindre plume ! Je me retrouve maintenant à moins d’une dizaine de mètres. Il est temps pour moi de tenter quelques premiers clichés “artistiques“. Je profite de la présence du buisson pour employer une technique que j’affectionne particulièrement en macrophotographie mais qui se prête également très bien à l’animalier : le bokeh de premier plan ! Cette technique, simple à réaliser, consiste à intercaler des éléments du décor entre l’objectif et le sujet afin de créer de beaux flous. Ici, les quelques feuilles résistant à l’hiver feront parfaitement l’affaire.

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portrait heron
Un sujet net, enveloppé dans un un joli bokeh de premier plan.

 

Voilà donc pour moi une première série de photos “intéressantes”. Un sujet net enveloppé dans un flou de premier plan, tout ce que j’aime. Ce léger voile procure la sensation de pénétrer dans l’intimité de l’animal. Néanmoins, je trouve que je suis encore trop loin de mon sujet. Des photos de ce genre, j’en ai déjà en stock par dizaines… Aujourd’hui, je souhaite faire autre chose. Je souhaite tenter. Cela fait maintenant plusieurs semaines que j’ai en tête des images. Son regard fixe me passionne à chaque visite, et j’aimerais retranscrire en photo toute l’intensité et la concentration qui s’en dégage. Me revoilà donc à imiter le canard sauvage et à tenter de m’approcher encore plus….

Trop gourmand ? Alors que je me trouve à seulement quelques mètres de lui, l’oiseau commence à bouger lentement, ce qui n’est jamais bon signe. Cela ne loupe pas, bien que je me fige instantanément sur place, le héron, alerté par ma présence, déploie rapidement ses longues ailes et s’envole… Heureusement pour nous, probablement tiraillé par la faim, le volatile se repose à seulement quelques mètres, directement dans l’eau, et à proximité d’Agathe qui se trouve encore sur l’autre berge, mais partiellement cachée par un arbre. Ne l’ayant donc absolument pas vue, le héron reprend le plus naturellement du monde son activité préférée. Quelle chance !

 

peche heron
Concentration extrême.

 

Photographier un héron en position de chasse est toujours intéressant tant sa pose est atypique. Malheureusement, de l’endroit où je me situe, impossible de faire des photos artistiques. Comme vous pouvez le constater, les rochers se trouvant juste derrière l’oiseau ne me laissent aucune liberté d’expression. Il va donc falloir changer de position. C’est tout naturellement que je rejoins lentement Agathe qui, grâce à ma bourde, se retrouve maintenant à quelques mètres de l’oiseau, mais en légère plongée, justement derrière ces rochers. L’angle de vue n’est pas forcément idéal, mais la hauteur ainsi que les cailloux qui nous camouflent permettent de nous avancer très très près du héron (à peu près 2 mètres de distance). Je retente la technique du bokeh de premier plan avec de nouveaux des feuilles…

 

Esthétiquement “intéressante”, avec une belle force dans le regard, je reste néanmoins sur ma faim. Ce n’est pas exactement ce que j’avais en tête. Les couleurs, le bokeh chargé, les tâches trop nombreuses… Tout cela parasite à mon sens la photo et ne retranscrit pas ce que je ressens aujourd’hui. Non, ce que je ressens aujourd’hui c’est le froid, la brume, les nuages…Me vient alors une autre idée. Pourquoi ne pas utiliser les rochers blanc/gris présents devant moi pour simuler une brume tout autour de mon sujet et renforcer ce côté froid ?  C’est donc dans l’optique d’obtenir à nouveau un flou de premier plan que je pose sur le sol et colle (avec une très grande précaution…) mon téléobjectif contre le haut des rochers…

L’oiseau est calme, immobile, imperturbable malgré notre très grande proximité. Il nous aura offert ce jour-là quelques minutes de bonheur et de contemplation…

 

 


La question de la retouche entraîne souvent des débats houleux. Considérée comme une étape obligatoire pour beaucoup, surtout à l’ère du numérique, elle reste pourtant mal vue quand poussée à l’extrême. En tant que graphiste professionnel, la question de la post-production s’est, naturellement, longtemps posée à moi. Ma réponse, et je l’assume complètement, est que je ne me pose pas de limite dans son utilisation.  Grâce à ma formation, j’ai dans les mains un véritable outil de création supplémentaire, au même titre que la photographie est pour moi une façon de créer de l’image. J’aime créer. J’aime passer des heures entières sur des détails infimes, jouer avec les textures, les couleurs et les lumières. Renier cet aspect serait donc pour moi une façon de renier une part importante de ma personnalité.

Rassurez-vous, vous ne verrez jamais de désaturation partielle sur ce blog, ou de HDR poussé à l’extrême. Je suis bien entendu le premier à décrier les retouches trop poussées, celles où la photo finale ne ressemble en rien à celle de départ… Ici, la retouche m’aura surtout permis de rattraper des conditions de lumière difficile à la prise de vue, et de retranscrire ce que je ressentais vraiment à ce moment : une ambiance froide et nuageuse. Alors, si cela permet de retranscrire une émotion, pourquoi s’en priver ?

Au final, la retouche, bien que visuellement “impressionnante” n’est pas si poussée que cela, je n’ai simplement joué qu’avec les réglages de luminosité et de contraste sous Lightroom, puis un peu de Dodge & Burn sous Photoshop pour rattraper quelques détails du plumage. Un tutoriel vidéo sur la retouche de cette photo arrivera bientôt sur le blog, ce sera également l’occasion de lancer notre chaîne YouTube. Donc restez connectés, et en attendant…bonnes photos !