Bérengère Yar – Interview au naturel #5

Parler objectivement du travail d’un photographe que j’admire n’est pas chose aisée. Heureusement, il m’arrive de faire de très belles rencontres, à qui il suffit de tendre un micro pour qu’elles se racontent, le plus simplement au monde, avec bonheur et générosité. “Au naturel” est une série d’interviews de photographes confirmés et reconnus, que j’admire personnellement. C’est aussi l’occasion de découvrir des pratiques, des univers et des personnalités incroyables. Dans ces entretiens, les photographes nous parlent avec passion de leur démarche, sans artifices, ni non-dits : au naturel. Aujourd’hui, j’ai le très grand plaisir de vous faire découvrir Bérengère Yar, une photographe professionnelle publiée à de nombreuses reprises dans des ouvrages spécialisés et reconnue depuis de nombreuses années dans le domaine. Une vraie source d’inspiration.


Bérengère Yar

 

Bonjour Bérengère Yar, je suis ravi de pouvoir interviewer une photographe professionnelle et que tu acceptes de partager ton expérience avec les lecteurs de Pose Nature. J’ai 10 000 questions à te poser ! Mais tout d’abord : peux-tu te présenter pour ceux qui ne connaissent pas encore ton travail ?
Un grand merci à toi, Adrien, de m’accorder cet interview. La passion est née très tôt, dès l’enfance grâce à un cadeau de mon parrain, un reflex argentique. A l’époque, je vivais en Afrique du Nord avec mes parents et j’y découvrais avec grand plaisir les immenses étendues désertiques. Mon amour pour les grands espaces vierges date d’ailleurs de cette période. Mon père faisait également un peu de photo et j’ai donc eu envie d’immortaliser certains moments sur la pellicule : des ambiances particulières, des rencontres magiques avec les habitants ou avec la faune… Mon père m’a ensuite donné son boîtier Nikon et j’ai acquis mes propres boîtiers et objectifs. J’ai suivi quelques formations théoriques et lu des ouvrages spécialisés (filtres, lumière, composition…), tout en étant inscrite dans un club photo.

Rêvant de grands espaces et de l’Amérique du Nord en particulier, j’ai décidé de partir m’installer au Canada et, une fois sur place, ce qui n’était qu’une passion et un travail à temps partiel est devenu mon métier à temps plein. J’ai créé ma propre compagnie, Amazing Earth Photography, me spécialisant dans les stages et les voyages photos, notamment en Amérique du Nord.
Revenue en France depuis 2014, j’organise toujours des stages et des circuits photos sur mesure où je fais partager ma passion pour la nature.
Depuis l’enfance, je suis fascinée et attirée par les grands espaces et notamment par l’ouest américain. Lors de mes différentes randonnées dans cette région, j’ai été marquée, troublée et séduite par plusieurs endroits. S’il fallait les lister, les slot canyons figureraient sans aucun doute au sommet de la liste.

Bérengère Yar

 

Explorer ces canyons est une expérience inoubliable, spirituelle voire mystique… La majorité de ces canyons se trouvent sur territoire Navajo (ou Dineh). Ce sont pour eux des lieux sacrés utilisés encore pour différentes cérémonies rituelles et religieuses. Ils comparent d’ailleurs les slot canyons à des cathédrales. Leur démarche spirituelle est fondée sur le culte de la nature et de l’harmonie (« hozho ») qu’elle recèle. L’état d’hozho est lié à la santé, la beauté, l’ordre et l’harmonie. Quand on visite ces endroits, on ressent cet hohzo, cette harmonie, cette beauté, cette paix intérieure qui nous envahit. L’âme est mise à nu, tout comme la roche. On y retrouve le lien originel avec les rochers, la terre, l’eau, le ciel… Et puis, on revient sur terre… on reprend contact avec la réalité. Parcourir des immensités désertiques et réaliser la fragilité de notre écosystème, croiser le chemin et le regard d’animaux sauvages tels que grizzlis ou loups et les remercier pour ces rencontres, sentir le temps s’écouler au rythme des saisons, sourire et se réjouir des couleurs pastel de l’aube tout en prenant le temps de composer son image… autant de moments particuliers, des moments intenses et éphémères, des moments magiques. Tenter de transmettre et d’illustrer cette magie et la beauté des lieux constitue en quelque sorte une mission personnelle.

J’essaie également par le biais de conférences et d’expositions de sensibiliser le public à l’environnement, au respect et à la protection de la faune et de la flore. Plus que jamais, la nature et la biodiversité sont en danger.

Bérengère Yar

 

On peut voir sur ton site internet que tu explores beaucoup de domaines différents. Boulimique de la photographie ?
Le terme « boulimique » a peut-être une connotation un peu péjorative, je préfère dire que je suis une vraie passionnée. Mon sac photo me suit partout car je trouve que tous les sujets se prêtent à la photographie, même si j’ai des préférences.  Mes thèmes favoris en photographie sont les paysages et l’animalier. Je suis attirée par des jeux de lumière, notamment les subtiles lumières évanescentes de l’aube et du crépuscule… le paysage et/ou la faune sont en fait des éléments de composition pour ce type d’images. Dans le cadre de mon activité, je suis également amenée à photographier une multitude d’autres sujets, comme, par exemple, des mariages, des activités sportives, de l’architecture…. J’aime capturer la complicité qui se dégage d’un couple, le sourire d’un enfant, les rais de lumière qui filtrent via les vitraux d’une cathédrale…

 

Je parle très peu de photographie de paysage sur Pose Nature, par manque de temps et aussi parce que j’habite près de Paris, là où les paysages ne sont pas forcément incroyables… Est-ce que je me donne une fausse excuse, ou doit-on forcément avoir à proximité des paysages de fous pour se faire plaisir ?
C’est à mon sens une fausse excuse. On peut très bien trouver près de chez soi des paysages magnifiques. Nul besoin pour cela de partir à l’autre bout de la planète. Un sous-bois avec une ambiance brumeuse, une rivière avec des couleurs d’automne, un ciel embrasé au-dessus de la campagne… il suffit d’ouvrir les yeux et d’apprendre à regarder. Il faut également disposer d’un peu de temps libre pour explorer et avoir l’esprit suffisamment disponible pour être à même de capter l’essence d’un paysage.

Bérengère Yar

Quels seraient d’ailleurs tes conseils pour mes lecteurs qui souhaiteraient débuter en photographie de paysage ?
Comme je le disais précédemment, le plus important est d’apprendre à regarder. Il faut trouver le meilleur endroit d’où photographier la scène grâce à une phase d’exploration plus ou moins longue pour envisager tous les points de vue possibles. C’est préférable d’arriver au moins une heure plus tôt à l’endroit où vous voulez être. Cela vous donne le temps de vous familiariser avec les lieux. Ensuite, il faut attendre un peu avant de commencer à photographier car cela stimule votre créativité. Un faible déplacement du point de vue peut entraîner de fortes variations des relations visuelles entre les différents plans, particulièrement avec les courtes focales. Il ne faut donc pas hésiter à se déplacer et à multiplier les angles de prises de vue. Prendre le temps de se familiariser avec son sujet, de bien l’étudier, de réfléchir à ce qu’il évoque pour soi permet au photographe de déterminer son point d’intérêt, de choisir son point de vue, en d’autres termes de choisir son répertoire photographique et de pré-visualiser son image. Les autres décisions (focale, composition, ouverture, exposition, etc) viennent ensuite. Il faut se laisser guider par sa propre sensibilité et ne jamais se décourager si l’on n’obtient pas le cliché que l’on souhaite du premier coup.

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Que trouve-t-on dans ton sac photo le plus souvent ?
En général, je fais toujours suivre la totalité de mon matériel photo mais parmi tout ce matériel, les filtres occupent une place importante. Même à l’heure du numérique, les filtres techniques tels que polarisants, filtres dégradés neutres et filtres gris neutres sont encore très utiles pour la photographie de paysage et je m’en sers systématiquement. Il est vrai que l’utilisation des filtres dégradés neutres n’est pas forcément indispensable. En effet, une des possibilités les plus intéressantes du numérique est de pouvoir combiner plusieurs images de la même scène réalisés avec des expositions différentes, et donc de capturer l’ensemble de la dynamique de l’image. Il est ensuite possible d’utiliser des logiciels de traitement HDR ou de combiner manuellement plusieurs calques d’exposition dans un logiciel comme Photoshop. Malgré tout, je préfère utiliser les filtres car ils permettent de visualiser directement l’image obtenue et d’économiser du temps lors du post-traitement. Par ailleurs, je trouve que cela présente un aspect ludique lors de la prise de vue.

 

Bérengère Yar

 

N’ayant moi-même jamais fait de stage avec un professionnel, je suis très curieux : comment se déroulent tes stages et faut-il un niveau de base pour y participer ?
Etant donné que j’organise à la fois des stages et des voyages, je vais expliquer brièvement les deux. Pour les stages, je propose différentes thématiques : des réglages de base de son boîtier à la gestion de la lumière ou de l’exposition, à l’utilisation des filtres en passant par la photographie animalière, la macrophotographie et bien d’autres sujets. Cela peut être une formation privée ou en groupe (5 personnes maximum). Les voyages font l’objet d’un premier voyage en solo pour du repérage et pour organiser l’itinéraire dans le moindre détail afin d’être aux meilleurs endroits aux bons moments. J’amène des passionnés sur différents sites, soigneusement sélectionnés pour leurs attraits photographiques et je fournis également des conseils (choix des focales, de la vitesse et du diaphragme ; maîtrise de l’exposition, de la profondeur de champ et de la composition, photographie en basse lumière, utilisation de filtres tels que polarisant, dégradé neutre et gris neutre, etc.).
J’accueille des gens de tous niveaux de compétences photographiques (du débutant au confirmé) et de tous âges (le plus jeune avait 5 ans et la plus âgée 82). Ma règle d’or est que cela doit être une expérience enrichissante et agréable pour tous les participants tout en respectant la nature et la vie sauvage.

De nombreux photographes amateurs hésitent à se lancer, car on entend souvent que vivre de ses photos est très compliqué de nos jours : quel est le déclic qui t’as décidé à franchir le pas ? En vit-on correctement ?
J’ai trop vu de gens qui, à l’heure du grand départ, regrettaient une partie de leur vie et les décisions qu’ils avaient prises ou non. On ne vit qu’une fois et il faut essayer de vivre ses rêves, de les concrétiser au lieu de juste rêver.
En ce qui me concerne, je me considère comme ultra chanceuse, privilégiée de faire ce que j’aime, d’être à mon compte, de décider de mon emploi comme bon me semble, de visiter des lieux magnifiques, de partager cette passion avec d’autres personnes. A mes yeux, c’est un véritable luxe.

 

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Pour finir, peux-tu nous parler brièvement de ton plus beau souvenir photographique ?

Mon plus beau souvenir photographique… difficile d’en choisir un car il en existe beaucoup, que ce soit avec les paysages ou en animalier. Chaque rencontre avec un animal libre, sauvage, non appâté, est pour moi un intense moment de bonheur. La nature m’apaise, me libère de mes peurs et de mes craintes. Récemment, j’étais en montagne et j’ai croisé le regard d’un loup. Autant j’ai déjà eu maintes fois la chance d’en rencontrer dans le reste de l’Europe et en Amérique du Nord, autant c’était la première fois que cela arrivait en France. J’étais tellement émue que j’en ai oublié de déclencher. L’image reste néanmoins gravée dans ma rétine. Je ne recherche pas la photo à tout prix. Pour moi, la priorité reste d’observer la faune sauvage sans la déranger.

 


Un grand merci à Bérengère Yar pour m’avoir accordé cette interview remplie de générosité et de partage, ce fut un vrai plaisir d’en apprendre autant. N’hésitez pas à la partager autour de vous pour faire connaître son magnifique travail. Si vous connaissez également des photographes de talent (ou que vous êtes vous-même photographe confirmé), vous pouvez me contacter via le formulaire afin d’apparaître dans cette série d’interviews.


Bérengère Yar

Bérengère Yar

Bérengère est une photographe professionnelle, ambassadrice Jama et accompagnatrice de voyages. Publiée à de nombreuses reprises dans des magazines spécialisés, elle organise des stages pour les personnes voulant s’initier aux différents domaines de photographie Nature.

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  • GoBois64 dit :

    Merci beaucoup Adrien et Bérangère pour ce très instructuif entretien. La photo de paysage est aussi un autre de mes thèmes préférés et je vais m’inspirer des conseils de Bérengère pour voyager … autour de chez moi et regarder en prenant mon temps.
    Bon week-end à toi !